Réflexions personnelles

Mon point de vue sur le Bois d’Amour, à Bilieu. Remarques sur mes observations de terrain.

Le bois d’amour

De Bilieu au bois d’amour.

15h30, le vendredi 17 juillet. Je quitte le camping de Bilieu à pied (camping « Le bord du lac ») pour me rendre à Charavines. Avant d’arriver au Bois d’amour un peu plus loin, je suis ici sur le territoire de la voiture. Quasiment pas de trottoir jusque là-bas, on prend la mesure des choses. Coincé entre la route à gauche et un mur en béton gris à droite. Le mur est recouvert de lianes, qui ont même grimpé jusqu’en haut d’un poteau électrique. L’espace physique autant que sonore n’invite pas à la flânerie. Pourtant, entre deux passages de voitures on peut apprécier un instant la richesse de l’endroit : l’écoulement d’eau de part et d’autre de la chaussée, le bourdonnement sourd des abeilles qui s’affairent sur ce « mur végétal », le bruit des graines qui tombent le long du poteau et rebondissent sur les feuilles de la liane. Une vue qui n’est pas très dégagée mais on aperçoit le lac, de temps à autre, et la forêt nous accompagne sur la gauche.

Sur cette portion d’espace traversée jusqu’au bois d’amour, ce sont des impasses de lotissements avec propriétés au bord de l’eau. Difficile de savoir quelle est la part de résidences secondaires. En tous cas c’est habité en cette période estivale. On aperçoit souvent un jardin, des maisons relativement grandes, avec un étage, et pour certains un ponton privé qui indique la possession d’un bateau. Les fameux terrains privés du bord du lac de Paladru. Pas question ici de longer le lac à pied, ni même de faire une promenade le long de la route : les voitures filent à toute vitesse et on comprend qu’il ne vaut mieux ne pas s’y attarder.
Ici, on pointe du doigt une des caractéristiques de ce territoire : royaume de la voiture (malgré quelques bus, rares), les espaces piétonniers sont bien circonscrits et mal raccordés : bois d’amour, voie verte et chemin des marais, promenade sur la rive droite à Charavines. L’extension prochaine de la piste cyclable montre des signes de progression… mais à quel prix ? Et pas sûr que ceux qui viennent chercher le calme, l’air frais et la nature soient prêts à lâcher leur automobile.

Bois d’amour, point de convergence.

On pourrait penser « ambiance familiale » ou « bon enfant » pour qualifier ce lieu. Difficile à dire. On trouve de tout, et tout le monde. Des habitants du tour du lac, des couples avec enfants, des jeunes de Voiron ou Bourgoin-Jallieu, des motards en vadrouille, des personnes âgées en balade. En s’asseyant au bord de l’eau, d’autres choses encore nous parviennent : les cours de l’école de voile, les canards (encore et toujours), un bateau à moteur plein gaz pour du ski nautique…

Les usages en sont tout autant diversifiés : pique-nique, ballade, baignade ou barbotage pour les tout-petits, voire nageurs qui argumentent sur la meilleure manière d’envoyer son bras dans l’eau pour pratiquer le crawl. Ceux-là viennent d’ailleurs toute l’année pour nager, et sans combinaison. Un usage du lac actif, et « revendiqué » : un autre rapport au corps et à l’environnement. Pour eux le lac est bien plus qu’un simple lieu de détente et de bronzette, c’est un élément où l’on exerce son corps, où l’on apprend à vivre avec l’environnement et non pas contre. Plus question de s’enfermer et se protéger de l’extérieur, mais au contraire de faire corps avec les éléments qui nous entourent : la nage en eau froide permet à la fois de se prémunir et de se guérir des maladies hivernales.

Rien à faire, c’est la campagne…

D’autres personnes profitent du snack pour un repas ou pour boire un verre sous les arbres.
Quatre jeunes de Bourgoin-Jallieu sont venus passer l’après-midi, avec toutes les provisions nécessaires. Surtout liquides et végétales. Eux ne viennent pas très souvent, c’est la deuxième ou la troisième fois. Ils préfèrent aller à Annecy, selon eux c’est vachement mieux. « Là tu sors t’es dans la campagne » dit Mehdi en parlant du Bois d’Amour, alors qu’à Annecy, y’a la ville. Et même s’il y a le côté payant au lac d’Annecy, c’est moins cher, et tu as tout ce qu’il faut : plage, transat, boîte… Ils font même un classement des lacs : Annecy, Aix-les-bains, Aiguebelette, Paladru. Ici ils viennent au bois d’amour et c’est tout, ils y passent l’après-midi puis rentrent chez eux. Pourquoi Paladru ? Profiter de l’air frais, se poser.

Le repos, la détente, c’est bien ce qui attire la plupart des gens. Gérard est architecte, néerlandais d’origine qui s’est installé dans le coin depuis quelques années. Il aime les paysages de la région. Et pour lui les Pays-Bas c’est comme la région parisienne au niveau de la circulation, alors ici on est au calme. A partir du mois de mai lorsque les journées sont plus clémentes, il vient souvent au Paladru en fin de journée, après le travail, histoire de plonger un coup dans l’eau. Gérard connaît le lac d’Aiguebelette, mais il préfère Paladru. Ici il y a moins de monde, et « c’est un peu plus anarchique »…

Mise en scène.

Le bois d’amour peut grossièrement se comprendre en deux parties : un pôle principal à l’entrée côté Petit Bilieu, où est situé le snack. Ici c’est un vaste espace aménagé entre les arbres, en contrebas de la route, avec tables, surfaces enherbées, et accès au lac par un petit escalier. C’est l’espace principal, un tout petit parking au-dessus (trop petit diront certains) permet à quelques voitures de se garer. Le snack du Bois d’Amour, repris récemment par une nouvelle gérante, propose une démarche « éco-responsable » : produits bio et ‘locaux’, tri des déchets etc. J’ai même pu assister à un concert de reggae.
Cet espace est le plus fréquenté : les jours de beau temps, les serviettes de plage recouvrent le sol et les maillots de bain semblent narguer l’éternel « baignade interdite » planté au bord des escaliers… qui descendent dans le lac !

La seconde partie du bois d’amour est constituée d’une promenade le long du lac, qui démarre juste après le snack, et qui nous remonte à la route, presque à l’entrée du village de Charavines. Enserré entre le bois sur un terrain pentu d’une part, et le lac d’autre part, l’aménagement y est léger mais efficace : un chemin en gravier parsemé de quelques bancs, deux esplanades en bois, et tout au bout des jeux pour enfants, des tables et une large surface enherbée.

La promenade du bois d'amour
La promenade du bois d’amour
Un petit chemin en terre pour accéder à l'eau...
Un petit chemin en terre pour accéder à l’eau…

On observe le long de ce chemin une sorte de « mise en scène » du lac tout à fait particulière. D’une part nous en sommes à la fois très proche, le long des berges, et à la fois distanciés par l’aménagement réalisé. Tout semble fait pour regarder le lac, l’admirer, mais ne surtout pas y aller : une barrière tout au long du chemin, des esplanades en bois avec des bancs tournés vers le plan d’eau. Les panneaux « baignade interdite » qui ponctuent le chemin, beaucoup plus explicites, viennent rappeler à l’ordre ceux qui n’auraient pas compris. Pourtant, en cette période estivale, il est impressionnant de constater le nombre de personnes à l’eau. « Une fois qu’on est dans l’eau, c’est plus interdit ! » dira un nageur. Et pour cause : le lac est privé, et la société du lac de Paladru n’interdit pas la baignade. Une fois qu’on est dans le lac on est sur une propriété privée, et non plus sur le territoire communal, donc… !

Subversion ?

Loin de décourager les passants, le chemin borde en fait une multitude de petits endroits en contre-bas qui, s’y on ne craint pas de se faufiler entre les buissons, offrent autant de petites plages que chacun privatisera à sa volonté. Aux espaces ouverts et aménagés pour le public viennent se greffer tous ces petits lieux cachés, particulièrement prisés les jours de beau temps. Une sorte de petit jeu entre les usages attendus et les usages détournés du lieu.
C’est aussi le « spot » des jeunes de Voiron. Il suffit de prendre le bus Voiron/Charavines un vendredi pour voir migrer des petits groupes de lycéens en direction du lac. Et le lieu d’atterrissage est souvent le même : la première terrasse en bois sur la promenade du bois d’amour. Investie par les adolescents et leurs provisions, ils semblent passer ici un certain nombre de moments qu’on imagine mémorables… Un jour de désertion des lieux, j’observerai ce mot, gravé dans le bois : « VODKA ». Quelqu’un a marqué son territoire. D’ailleurs « Belvédère », c’est une marque de Vodka…
Plus tard, un jeune de Voiron résident aujourd’hui sur Grenoble me confirmera : le bois d’amour c’est le spot connu des ados. Fêtes du bac, fêtes tout court. Ça se passe là-bas !

Enfin, c’est un bon « spot », ou un bon « point de vue » devrais-je dire, pour observer les pulsations induites par la météo : un lendemain d’orage, au sortir d’une nuit pluvieuse, l’endroit est désert. A midi, malgré le soleil revenu, les touristes se font attendre. Ils viendront plus tard. En attendant certains profitent des éclaircies pour balader au bord de l’eau, profitant d’une étrange tranquillité pour un samedi de juillet.

Ambiance plage au bois d'amour
Ambiance plage au bois d’amour
Ambiance « après l’orage » au bois d’amour

Le Paladru en miniature

Le bois d’amour semble proposer une petite synthèse du Paladru à lui tout seul : touristes, habitants, usages passifs ou revendiqués, espace aménagé et lieux de « subversion », recherche d’un cadre de repos et de loisirs. C’est aussi là où s’expriment les tensions propres à ce territoire : confrontation entre des lieux touristiques et un espace privé, recherche d’un milieu « naturel », voire « sauvage », mais accessible au plus grand nombre et avec plus d’aménagements : plusieurs personnes ont réclamé la création de parkings bien plus grands, plus d’accès au lac, des plages etc. Enfin, on peut facilement y mesurer la méconnaissance de ce territoire par les personnes qui le pratiquent : l’histoire, les légendes, le patrimoine archéologique et architectural ; mis à part quelques passionnés, la plupart ignorent tout de ce lac, et l’associent avant à un lieu de détente. « Quand on vient à Charavines, on pense au lac et on pense plus à la détente et à la bronzette qu’autre chose » me diront deux jeunes venues passé la journée. Et avec cette citation ressurgit le danger que craignent beaucoup d’élus : que les touristes ne s’arrêtent plus ici que pour quelques heures avant de repartir vers d’autres contrées…

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